L’impérialisme aujourd’hui : nouveaux traits, nouvelles contradictions

le mercredi 2 février par Jean-Claude Delaunay, ImpérialismeCrise du capitalismeMondialisation


Cette contribution interroge la notion « d impérialisme » telle que l’a développée Lénine dans sa célèbre brochure L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Le capitalisme contemporain est toujours impérialiste, mais l’impérialisme exhibe de nouvelles caractéristiques sous l’égide des États-Unis. À la lutte interimpérialiste a succédé un « super-impérialisme ». Celui-ci a permis de résoudre temporairement la crise du capitalisme et de restaurer le taux de profit, mais au prix de nouvelles contradictions venant renforcer celles mises en lumière par Lénine et qui conduise à un affaiblissement de l’impérialisme.

Sommaire

Les économistes, les hommes politiques et les auteurs littéraires (Rudyard Kipling, par exemple) introduisirent le concept d’impérialisme dans la pensée occidentale à la fin du 19ème siècle. Dans le domaine économico-politique, il donna alors lieu à plusieurs sortes de théorisations, dont celle de Hobson, en 1902, de Rudolf Hilferding, en 1910, ou de Rosa Luxemburg en 1913 [1]. Celle que retint le mouvement communiste et sur laquelle les communistes, pendant un siècle, firent reposer leurs analyses politiques du monde, fut la synthèse que produisit Lénine dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, ouvrage de vulgarisation paru en 1917 [2]. L’impérialisme, expliquait Lénine, conséquence de l’interpénétration du capital bancaire et industriel, aurait été principalement caractérisé par 5 traits, que je reprends de manière résumée : 1) un degré très élevé de concentration du capital bancaire et industriel, 2) la fusion du capital bancaire et industriel et la formation d’une oligarchie financière, 3) l’exportation des capitaux, prenant le pas sur l’exportation des marchandises, 4) la formation d’unions internationales monopolistes de capitaux se partageant le monde, 5) la fin du partage du globe entre les puissances.

À la fin du 20ème siècle, ce concept, et nombre de concepts de la théorie marxiste et de son prolongement léniniste, disparurent du langage courant des communistes français. La pensée communiste en France, sans doute en relation avec l’effondrement du socialisme de type soviétique, en 1991, et la capitulation idéologique qui s’en suivit, le retira progressivement de son vocabulaire et le remplaça par celui de « capitalisme néo-libéral ». Les recherches sur la périodisation du capitalisme monopoliste furent délaissées. Ce que l’on appelait précédemment des « rapports sociaux » fut transformé en « logiques ».

Le fait de parler de « capitalisme néo-libéral », et non d’impérialisme, est, selon moi, une perte considérable de contenu et de sens. Dire que le capitalisme est néo-libéral, ou qu’il est animé par « une logique néo-libérale » revient, certes, à insister sur les exigences que le Capital porte en lui, de libre circulation du capital financier ainsi que du capital productif et des hommes. Ces exigences, disent les partisans de ce concept, seraient renouvelées à notre époque. Elles seraient beaucoup plus fortes et intenses qu’autrefois. Le capitalisme serait aujourd’hui « néo-libéral ». Mais il s’agirait selon eux d’une logique, et donc d’un choix de la pensée.

Et il est vrai que la libre circulation du Capital sous toutes ses formes est une exigence accrue à notre époque. Mais c’est l’exigence d’un système et donc de rapports sociaux donnés. Ce n’est pas l’exigence d’une logique. Les monopoles d’aujourd’hui cherchent, comme autrefois, mais avec encore plus d’avidité parce qu’ils ont grossi et qu’ils sont en quête d’une rentabilité accrue, à s’approprier des ressources (pétrole, minerais et terres rares), à préserver des marchés, à exploiter du travail vivant, à éviter à tout prix la contamination politique par l’idéologie socialiste et communiste d’un certain nombre de pays sous-développés. Ils cherchent, par tous les moyens, à enrayer la baisse générale de rentabilité de leurs capitaux et à augmenter leurs fortunes.

Pour atteindre ces objectifs, ces monopoles et leur État mettent en place, à partir de leur propre base territoriale, un véritable système de domination, si possible totale et impitoyable, de pays et de ressources. Ce système est certainement militaire, mais il est aussi alimentaire (je renvoie sur ce point précis au livre de Michael Hudson sur le super-impérialisme), financier, technologique, idéologique, politique [3]. Il est destiné à assurer leur survie et leur expansion aux plus grosses unités capitalistes. Les communistes se doivent de revenir à la tradition théorique du marxisme-léninisme, qui n’a aucunement démérité.

On peut définir l’impérialisme avec les mots des sentiments. Ce serait tout à fait justifié, car c’est un système meurtrier, dirigé par des assassins et des voleurs professionnels, des Kennedy, des Trump, des Reagan, des Nixon et des Biden sans scrupule, sans hésitation à tuer, à voler, à comploter, à corrompre, sans honte à le faire tout en se proclamant les défenseurs des plus nobles idéaux. Mais pour s’en défendre et le combattre avec plus d’efficacité, mieux vaut le comprendre froidement et scientifiquement [4].

1 – L’Impérialisme est un ensemble de rapports

L’impérialisme est un système. C’est l’ensemble des rapports, des relations et des institutions, établis dans les pays capitalistes développés pour le compte du grand Capital de ces pays et par ses agents avec le reste du monde ou certaines de ses parties. Il vise à assurer et à perpétuer la survie et l’expansion du Capital monopoliste qui dirige les gouvernements de ces pays. Ce qui est important, central, dans la définition de l’impérialisme, ce n’est pas l’interpénétration « en soi » du capital bancaire, financier et industriel, comme on peut avoir tendance à le répéter en ânonnant son Lénine. C’est la puissance économique, politique et culturelle que procure cette interpénétration, laquelle est accompagnée de la formation d’une « sous-classe », au sein de la classe des capitalistes, à savoir la grande et très grande bourgeoisie. À partir du moment où cette sous-classe existe, elle cherche à s’emparer du pouvoir politique, économique et culturel pour son propre compte. Avec l’impérialisme, le capitalisme industriel de libre concurrence du 19ème siècle prend fin.

L’ensemble des rapports constitutifs de l’impérialisme peut être analysé à l’aide de quatre sous-ensembles de rapports et d’institutions.

  1. Le premier est celui des institutions et des rapports établis par la classe dirigeante de chaque pays développé (en réalité le sous-groupe capitaliste dirigeant) pour faire le lien entre « son » économie, « ses » salariés d’une part et le prolétariat des pays dominés ou extérieurs, leurs bourgeoisies locales, d’autre part. En bref, l’impérialisme, ce n’est pas seulement « l’extérieur ». C’est aussi les liens, militaires, politiques, économiques, idéologiques, de « l’extérieur » et de « l’intérieur ».

Je fais ici une incidente pour souligner qu’aujourd’hui, « l’extérieur impérialiste » de chaque pays impérialiste, ce n’est pas seulement le monde sous-développé. C’est l’ensemble du monde, développé et sous-développé. La relation binaire « centre-périphérie » me semble appartenir aux phases précédentes de l’impérialisme. De nos jours, chaque pays impérialiste dispose, selon moi, d’une triple « extériorité impérialiste » : 1) vers les pays à peu près complétement dominés, 2) vers les autres pays impérialistes, 3) vers les pays socialistes. Il va de soi que ces différentes extériorités n’ont pas la même configuration. Mais l’extériorité vers les pays complètement dominés en est la composante la plus immédiatement visible. C’est pourquoi nous, Français, avons tendance à réduire l’impérialisme uniquement à cette catégorie de relations. Elle porte encore la trace évidente du passé de domination, notamment colonial.

  1. Le deuxième est celui de la nature de ces rapports et des institutions, organismes monétaires et financiers, traités, accords de toutes sortes, gestes symboliques, entre cette même classe dirigeante et les gouvernements des pays dominés. Ces rapports peuvent être économiques et politiques mais ils demeurent encore largement militaires. Ils ont une forte composante idéologique et une composante humaine (les migrations dans les deux sens induites par l’impérialisme).
  2. Le troisième est celui des rapports et des institutions existants entre les différentes bourgeoisies dominantes, ou grandes bourgeoisies, de chaque pays, au sein de l’impérialisme. Ils sont orientés par des buts communs mais aussi traversés par de fortes oppositions.
  3. Le quatrième est celui des rapports existants entre les bourgeoisies dominantes de chaque pays capitaliste développé et les pays du socialisme. Il est certain qu’elles n’aiment pas le socialisme. Mais de plus en plus, elles sont bien obligées de composer avec les dirigeants de ces pays, qui offrent un marché. Jean-Pierre Raffarin, homme d’affaires et homme politique relevant de la droite parlementaire, aime à souligner, quand il passe à la télévision chinoise que, dans son entourage, on l’appelle « le Chinois ».

L’impérialisme, en tant que réalité vivante, peut être finalement défini comme la combinaison liée et contradictoire de ces quatre aspects de son analyse [5]. Depuis qu’on en a repéré l’existence, à la fin du 19ème siècle, il a toujours été orienté de la même manière, vers la guerre et la domination. Mais il a aussi évolué. Comme toute chose vivante, l’impérialisme capitaliste contemporain a une histoire. Il est aujourd’hui en crise.

2 –L’histoire impérialiste du capitalisme industriel

L’histoire de l’impérialisme peut être appréhendée de deux manières au moins. La première est celle de la chronologie. La seconde est celle des changements intervenus dans la structure de l’impérialisme et dans les comportements de ses acteurs. Voici tout d’abord, à très grands traits, les phases chronologiques du capitalisme industriel de la maturité. À l’intérieur de ces phases, l’impérialisme a revêtu certains traits particuliers.

  1. La première phase fut celle du « capitalisme monopoliste d’État » théorisée par Lénine. Elle s’étend des années 1890 à la fin des années 1930. Elle connut deux crises profondes, qui furent ponctuées par les deux guerres mondiales. Ce système se transforma à l’issue la deuxième guerre mondiale (1939-1945), laquelle vit la consolidation de l’URSS, au lieu de sa destruction, qui était pourtant recherchée.
  2. Est alors venue la phase du « capitalisme monopoliste d’État à deux visages », le visage social et le visage capitaliste, un peu différente de celle analysée par Lénine. Je renvoie sur ce point aux travaux publiés, au cours des années 1960, au sein de la section économique du comité central du PCF et au Traité marxiste d’économie : le capitalisme monopoliste d’État, paru en 1971. Dans l’ensemble de ces travaux, ceux publiés par Paul Boccara ont occupé, en France, une place centrale [6]. Mais il faudrait, à mon avis, et cela pour décrire complètement la phase impérialiste correspondant à cette époque, y joindre les travaux de Michel Aglietta [7].

Je formule l’hypothèse que le capitalisme monopoliste d’État de cette période a eu, au plan territorial des pays développés, une double figure : 1) une figure européenne, avec forte intervention de l’État et mise en place d’un État social au sein de l’État capitaliste ; 2) une figure américaine, avec une intervention de l’État de type plutôt, quoique non exclusivement, militaire. Ce sont les entreprises privées, qui, disposant, grâce à la Seconde Guerre mondiale, d’une importante avance de productivité par rapport à l’Europe, ont pu distribuer des salaires considérés à l’époque comme généreux. De plus, les États-Unis n’ont pas eu à reconstruire les infrastructures de leur économie. La Seconde Guerre mondiale s’est déroulée très loin de ce pays.

  1. Cette phase s’est déployée entre les années 1945-1970. Elle est à son tour entrée en crise pendant la décennie 1970. C’est au cours de la décennie 1980 que les grandes bourgeoisies monopolistes ont cru avoir surmonté leurs problèmes existentiels en formant le « capitalisme monopoliste financier mondialisé »  [8]. Cette troisième phase a produit des effets positifs pour le capital monopoliste mais n’a pas réglé ses problèmes.

L’aspect remarquable de la présente phase est sa dimension mondiale totale. L’exportation de capitaux n’est plus uniquement ou principalement de type financier. C’est le Capital productif des pays développés qui se mondialise. Et il se mondialise de manière croisée. Les capitaux financiers excédentaires ne se rendent pas seulement dans les pays en développement. Ils se rendent partout. La mondialisation du Capital est « une mondialisation intégrale ». Elle concerne tant les pays développés que les pays en développement.

La distinction qui pouvait être faite, lorsque le Capital monopoliste était d’implantation principalement nationale, entre le centre et la périphérie, tend à perdre de son intérêt scientifique. Les prolétariats nationaux ne reçoivent plus les miettes que les dirigeants de l’impérialisme pouvaient leur concéder pour les corrompre. Les stratégies politiques « d’union de la gauche », qui étaient dotées d’une certaine rationalité dans ce contexte national, perdent leur pertinence. Les élites politiques des social-démocraties et de leurs avatars écologiques n’ont plus d’autre destin que de rejoindre ouvertement le camp de l’impérialisme, ce qu’elles font d’ailleurs, sans état d’âme excessif et nuisible à leur santé. Elles se portent bien. 

  1. Cela dit, le système de l’impérialisme est à nouveau entré en crise à la fin des années 2000. Nous sommes toujours dans cette situation. Cela ne veut pas dire que la rentabilité du Capital ne soit pas réaffirmée. Il y a crise de l’impérialisme en tant que système. Il y a crise dans l’ensemble des pays dominés comme dans les pays impérialistes eux-mêmes, par accroissement de la misère et de la pauvreté des masses au sein de ces pays. Mais il y a simultanément enrichissement considérable des grandes bourgeoisies et reprise du taux moyen de profit. Comment expliquer et comprendre ces contrastes ? Vers quoi nous dirigeons nous ? Vers une nouvelle phase de l’impérialisme ? Vers la fin de l’impérialisme ? Vers la fin du capitalisme ? Vers sa prolongation sous des formes autoritaires et fascisantes ? Telles sont les grandes questions que l’on peut se poser aujourd’hui à propos de l’impérialisme.

L’intérêt de ce rappel historique concernant ce système, rappel effectué sur un peu plus d’un siècle, est tout d’abord de percevoir qu’il n’est pas resté entièrement identique à lui-même au cours du temps, même s’il est structuré par des constantes. Il a connu au moins trois phases impérialistes, ponctuées par des crises graves. Derrière cette périodisation observable existe la théorisation des « cycles longs » ou « ondes longues », dont Kondratieff a fourni une première et magistrale analyse [9]. Cet effort de théorisation a été poursuivi d’une part au sein du PCF et de sa Section économique, avec, notamment mais pas seulement, les travaux de Paul Boccara sur la suraccumulation durable du Capital et sa dévalorisation structurelle particulière après 1945 [10]. Il l’a été d’autre part, au sein de l’une des branches du trotskisme, sous l’impulsion d’Ernest Mandel. Ce dernier, poursuivant les travaux de Kondratieff, développa une théorie des « trois âges » du capitalisme industriel ainsi que des « ondes longues » [11].

Il est, ensuite, de faire ressortir que l’impérialisme n’est pas seulement la conséquence de rapports de forces. C’est sans doute un rapport de forces mais dans un contexte technique et politique en complète interaction.

Il est, enfin, de se demander, dans le cadre notamment de cette théorisation, comment sa longue crise structurelle actuelle sera surmontée. Sur quoi débouchera-t-elle ? Les communistes, et les marxistes en général, savent que s’il existe des lois de l’histoire, il n’existe aucune fatalité de leur application. Les solutions qui prévaudront dépendront de l’orientation des luttes sociales et de leur ampleur. Ce serait une catastrophe pour la planète Terre et ses habitants, qu’une guerre mondiale en soit l’issue. Les communistes français se doivent de lutter pour la paix et, déjà sur leur propre territoire, pour l’abolition définitive, sans retour, du capitalisme monopoliste ainsi que, complémentairement, pour la construction d’une France renouvelée, socialiste, œuvrant dans un cadre mondial pacifié. Ils se doivent de combattre l’impérialisme au plan national et mondial.

3 – Les principaux traits nouveaux de l’impérialisme

Je vais chercher maintenant à cerner les principaux traits nouveaux de l’impérialisme par rapport à ce qu’il fut, en me concentrant sur ce que je crois être son image contemporaine. J’en ai repéré six. Ils prolongent ou, au contraire, renouvellent l’analyse que Lénine faisait de l’impérialisme.

Il existe bien d’autres analyses de l’impérialisme que celle présentée dans ce texte. C’est l’une des caractéristiques de notre époque que la publication d’ouvrages critiques et révolutionnaires de l’impérialisme, par exemple en Afrique par des auteurs africains. Je vais seulement citer les noms de deux figures disparues. Le premier est celui de Samir Amin, égyptien et français, qui a occupé une place théorique non négligeable dans cet ensemble. Le deuxième est celui de Kwame Nkrumah, ghanéen, qui fut notamment un grand penseur de l’impérialisme et de son incidence sur l’Afrique. Il décéda en 1972 et l’on pourrait croire que son œuvre est dépassée pour comprendre l’actualité de ce continent. En réalité, elle conserve une profondeur et une puissance qui la rendent irremplaçable [12]. Voici ma propre analyse.

Les principaux traits de l’impérialisme sont, me semble-t-il, les suivants. 

a – Son affaiblissement

Il me semble que le premier de ces traits est celui de l’affaiblissement de l’impérialisme, que je distingue de sa crise actuelle, dont je dirai quelques mots en conclusion.

L’impérialisme du temps de Lénine fut la forme économique, politique, idéologique, militaire, prise dans les pays développés d’Europe pour faire face à la crise de rentabilité rencontrée à la fin du 19ème siècle par le Capital monopoliste. Elle visa d’abord à dominer directement le monde par l’intermédiaire d’une dizaine de nations d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie (Japon), par le biais principalement de colonies. Mais cette relation globale de domination politique du monde fut doublée d’une relation d’hostilité ouverte et de guerre effective entre les nations impérialistes elles-mêmes. Le nationalisme fut l’idéologie dominante de cette époque. Les acteurs dirigeants du système capitaliste croyaient que leur système était immortel. Pour la domination du monde, ils se sont donc fait la guerre à fond et pendant longtemps. Ils ont suicidé une partie de leurs peuples. Il s’en suivit, en 40 ans, deux guerres. Celles-ci furent industrielles. Car les guerres ont le niveau technique du milieu qui les engendre. Elles furent mondiales, car, finalement, tous les peuples, par suite de la colonisation totale du monde, furent enrôlés dans ces combats.

La tendance lourde traversant l’impérialisme n’a pas changé au cours du temps, car le Capital monopoliste rencontre aujourd’hui le même genre de difficultés qu’il y a un siècle. Il met en œuvre le même genre de solutions qu’autrefois : l’exportation de Capital, la domination sans partage, la guerre. La France, par exemple, a une perception toujours coloniale de l’Afrique occidentale, dont elle extraie 40 % de l’uranium dont elle a besoin et dont les groupes monopolistes exploitent ou prospectent le pétrole, les minerais rares et précieux, les matières premières agricoles et forestières, les transports. Loin de contribuer au développement des pays concernés, la grande bourgeoisie d’implantation française en favorise la stérilisation, par le biais d’un système bancaire et financier désastreux, aujourd’hui géré au niveau de l’Union européenne et centré sur ce l’on appelle le Franc CFA. Cela dit, bien que l’Afrique soit très pauvre, cette grande bourgeoisie monopoliste vend des armes aux dirigeants corrompus qu’elle a aidés à prendre le pouvoir.

Toutefois, même si les budgets militaires continuent d’occuper une place majeure dans l’économie des pays impérialistes, la puissance des bourgeoisies monopolistes s’est réduite. Le premier grand changement concernant l’impérialisme d’il y a un siècle est donc bien, selon moi, celui de son affaiblissement.

D’abord les deux guerres mondiales ont fortement endommagé l’économie des pays développés d’Europe et elles ont meurtri leur population, ce qui a limité leur capacité à dominer le monde. Ensuite, l’économie du régime tsariste, et ce régime lui-même, qui faisait partie de l’ensemble impérialiste, n’a pas survécu à l’effort de guerre. L’Union des Républiques Socialistes et Soviétiques (URSS) est née pendant la première guerre mondiale, en 1917, du temps de Lénine, et s’est renforcée au cours du temps. Après la deuxième guerre mondiale (1939-1945), de nouveaux pays sont devenus socialistes. Je passe sur les détails de cette histoire, Voici la chronologie de leur apparition : Corée du Nord (1948-1953), Chine (1949), Cuba (1959-1961), Viêt-Nâm (1954-1975), Laos (1975). Depuis leur naissance, ils se sont développés. Aujourd’hui, la Chine Populaire assure à ses habitants un revenu de moyenne aisance. Alors qu’elle était plus pauvre que l’Inde en 1949, elle est aujourd’hui la première puissance industrielle du monde.

Certes, l’URSS a disparu en 1991, et ce fut une grande victoire pour l’impérialisme. Mais le volume de la population mondiale relevant d’un régime socialiste a augmenté. Il était de 5 % en 1945. Il est passé à 27 % à la fin des années 1970.

Ce chiffre a régressé en 1991. Il reste que les pays capitalistes développés représentent aujourd’hui 13 % de la population mondiale et celle des pays socialistes 22 %. La capacité opérationnelle des pays capitalistes développés s’est réduite. Leurs dirigeants ne peuvent plus agir comme s’ils étaient les maîtres du monde car ils ne le sont évidemment plus, non seulement au plan numérique de la population mais au plan qualitatif de la capacité à produire, à dominer, à inventer.

Cette structure s’est ensuite affaiblie en raison de la volonté de développement des pays situés entre les deux, soit, aujourd’hui, 65 % de la population mondiale. Ces pays, dans leur ensemble, sont sortis du statut colonial explicite qui, à l’exception de l’Amérique latine, était le leur au début du 20ème siècle. Ils sont devenus politiquement indépendants. Mais nombre d’entre eux sont encore peu développés et demeurent des « colonies de fait ». Même lorsqu’ils sont dirigés par une bourgeoisie locale soucieuse de son indépendance politique, ils hésitent à s’engager dans une voie radicalement et économiquement indépendante, et, a fortiori, dans une voie socialiste, ou ne sont pas en mesure de le faire. Certains le font cependant en tâtonnant. Les pays de l’Amérique latine, traditionnellement chasse gardée des États-Unis depuis les débuts du 19ème siècle, sortent de plus en plus du cercle de la domination nord-américaine. Le socialisme cubain est une épine que la grande bourgeoisie des États-Unis n’arrive pas à neutraliser, malgré une politique sévère d’embargo économique et de provocations politiques et militaires permanentes. La Russie, après le traumatisme engendré par la fin du système de type soviétique en 1991 et bien que toujours capitaliste, aspire elle aussi à un développement nationalement indépendant. Il en est de même, bien qu’à des degrés divers, de l’Iran, de l’Afrique du Sud, du Pakistan, de l’Inde, du Sri-Lanka, et de bien d’autres pays. Certes, on y observe des reculs. L’impérialisme n’est pas inactif.

Mais la tendance demeure. Cet affaiblissement est certainement relatif. Il est absolu au plan de la population, et tend à l’être tant au plan de la production qu’à celui de la capacité à gérer le monde. Il est intéressant, quoique dramatique, d’observer aujourd’hui ce qui se passe en Afrique, après la destruction de la Lybie. « La Lybie est un cas d’école », écrit Badia Benjeloun, dans un document concernant plus particulièrement l’impérialisme français [13]. « Il devenait urgent, poursuit-elle, de garder la main sur un pays sans dette souveraine, riche en pétrole et non inféodé… Sous le prétexte de protéger les populations civiles d’un massacre totalement imaginaire, l’intervention militaire de la France, du Royaume-Uni et des USA, a abouti à un véritable chaos dans la région et à l’existence de deux gouvernements rivaux, celui de Tripoli et celui de Tobrouk » (p.28). Cet État, lorsque Kadhafi en assurait la direction, était un moyen de redistribuer entre tribus une partie de la rente pétrolière et d’assurer un certain équilibre régional. Sa destruction a eu pour effet un appauvrissement général et la constitution de bandes, disséminées bien au delà des frontières libyennes et fonctionnant comme autant de fléaux pour les populations. Ces groupes armés défient aujourd’hui avec succès l’armée française, dont les interventions, loin de rétablir la paix et la sécurité, ne font qu’accroître le chaos initial. La reprise en main complète de l’Afghanistan par les talibans et la fuite précipitée de sa capitale, Kaboul, par l’armée américaine est une autre illustration de l’impuissance de l’impérialisme capitaliste à dominer militairement le monde [14]

b – On ne se fait plus la guerre « entre amis »

Le mode de domination impérialiste a donc évolué. Le Capital monopoliste, qui, depuis le début du 20ème siècle, a augmenté en quantité de capital consolidé, en taille unitaire, en périmètre d’action, en degré de concentration, et qui a modifié sa structure et ses stratégies d’exploitation du travail, semble avoir compris que, même si les contradictions demeuraient, mieux valait éviter de se faire la guerre entre nations capitalistes développées, la notion de « nation » perdant d’ailleurs et de plus en plus, toute véritable signification.

C’est le deuxième grand changement que l’on observe. Les pays impérialistes ont conservé la guerre comme moyen d’action mais seulement à l’égard des pays sous-développés et des petits pays ainsi que des pays socialistes. Sous la contrainte de leur affaiblissement relatif et tendentiellement absolu, ils cherchent à exercer leur domination sur le monde en utilisant des formes moins brutales que la guerre militaire directe. Ce qui ne veut évidemment pas dire que les dangers de « guerre entre amis » et de « guerre mondiale » de ce type aient disparu.

Cela dit, l’impérialisme est devenu plus économique et plus organisé mondialement, en même temps que plus idéologique. Des structures para-étatiques mondiales, mais d’accès limité, ont fait leur apparition pour tenter de coordonner entre eux les gouvernements des pays capitalistes développés : l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), le Groupe des Sept (G7), l’Organisation mondiale du commerce. D’autres structures ont vu le jour, notamment au plan régional, pour tenter d’intégrer dans ces structures particulières l’ensemble des pays de la région, pour mieux en contrôler les motivations et les actes. Cette domination fut également exercée par l’intermédiaire d’institutions bancaires et financières mondialisées, telles que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.

Cette domination a tendu à être également exercée par l’intermédiaire de la monnaie nord-américaine, devenue monnaie mondiale à partir des années 1970. Elle l’est également par l’intermédiaire du droit américain, devenu droit mondial. D’autres moyens sont utilisés, comme par exemple le contrôle des communications informatiques, ce qui revient notamment à pouvoir contrôler les relations financières des États, car la monnaie circule grâce à ces infrastructures. En plus de la guerre proprement dite, le financement des « opposants », la formation militaire de terroristes, la fourniture en armes et en « conseillers », tout ce que les politiques de subversion peuvent engendrer, sont toujours là. Les États-Unis entretiennent un nombre impressionnant (environ 800) de bases militaires, partout dans le monde. Cela dit, je crois que les formes économiques, scientifiques et idéologiques de la prétention à la domination tendent à prévaloir en raison du recul généralisé de la puissance impérialiste, tant il apparaît que la guerre, au sens militaire du terme, n’est plus un moyen à la fois efficace et sans possibles réciprocités. La guerre idéologique, la guerre commerciale, la guerre technologique, la guerre de la communication et de son contrôle, prennent et vont prendre une place croissante dans cet effort de domination.

c – Deux évolutions institutionnelles particulièrement importantes

Le troisième grand changement que l’on observe tient aux évolutions institutionnelles de l’impérialisme. Partout dans le monde, on a assisté à des essais de rationalisation de la domination exercée par le grand Capital. La grande bourgeoisie nord-américaine s’efforce d’intervenir sur les deux tableaux, celui des relations bilatérales et celui des relations multilatérales. De nouveaux regroupements d’États ont été essayés pour créer des zones de libre-échange du Capital marchandises et d’investissement du Capital financier, comme par exemple, celui du Mexique et de l’Amérique du Nord (ALENA) ou encore celui de l’Amérique latine (MERCOSUR). Cela dit, au nombre de ces évolutions institutionnelles, on doit, me semble-t-il, mettre en avant les deux suivantes.

  1. La première est le renforcement, après les années 1970, du rôle des États-Unis dans la conduite du système impérialiste. Au début du 20ème siècle, l’impérialisme britannique était incontestablement le plus puissant. Mais il n’avait pas de rôle directeur dans les affaires du monde. Les États-Unis, de leur côté, ne sont entrés que peu à peu dans les affaires mondiales perçues selon le point de vues européen.

Leurs dirigeants se sont d’abord centrés sur l’Amérique latine, dont ils ont déclaré haut et fort qu’elle était leur chasse gardée. Puis ils ont regardé vers l’Asie. En 1945, ils ont commencé à penser sérieusement à l’Europe. Progressivement, l’économie nord-américaine s’affirma comme étant la plus puissante du monde. Épargnée par les effets destructeurs de la deuxième guerre mondiale, tant au plan humain que matériel, cette économie, et avec elle toute la société américaine ainsi que sa puissance culturelle, prirent en main la conduite des affaires partout dans le monde, pour lutter contre « le camp socialiste » et le socialisme naissant. Il s’agissait de « contenir » ce camp, de l’empêcher de croître, de s’étendre.

Le leadership nord-américain commença de s’affirmer comme une réalité mais les nations, et par conséquent les capitaux monopolistes des pays capitalistes développés, avaient encore une consistance. C’est dans ce contexte que le mouvement gaulliste et la fraction de la grande bourgeoisie qui s’y rallia, essayèrent, après 1945, de tracer une voie plurinationale de conduite de l’impérialisme. Cette voie visait d’une part à contrebalancer la puissance du Capital nord-américain pour accorder une place plus grande au Capital d’implantation française et d’autre part à établir, sous le nom de« coexistence pacifique », des compromis, fussent-ils armés, avec le système socialiste en place.

Mais avec la crise du Capitalisme monopoliste d’État des années 1970 et la mondialisation capitaliste qui s’en suivit, la stratégie de type gaulliste fut mise de côté, et le rôle de la grande bourgeoisie nord-américaine dans les affaires du monde devint primordial.

En effet, pour surmonter cette crise structurelle profonde, le monde capitaliste développé se devait, pensèrent les élites impérialistes, d’être désormais ouvert. « Libérons le grand Capital », telle fut la stratégie adoptée par les grandes puissances impérialistes, France incluse, pour sortir de la crise du système. Le grand Capital, tout en bénéficiant dans chaque pays du back-up de son État d’implantation principale, devait pouvoir se déployer dans le monde sans empêchements de toutes sortes.

Cette ouverture étant d’abord, par définition de la puissance économique, celle des capitaux nord-américains, il allait de soi que les Etats-Unis devinssent simultanément « gendarmes du monde » et « policiers au service de leurs propres intérêts ». Ce double rôle a été reconnu et accepté par tous les dirigeants des pays capitalistes développés. Le maître a toujours droit à une double ration. Les attaques terroristes perpétrées contre les Etats-Unis en 2001 ont été le prétexte du renforcement explicite de ce rôle.

En Europe, il prend appui sur le traité militaire de l’OTAN, ou Traité de l’Atlantique Nord, au sein même des institutions européennes. Ce Traité, déjà ancien puisqu’il fut instauré en 1949, est aujourd’hui l’objet de développements divers, tant économiques que militaires. Il existe notamment un grand projet commercial et financier visant à lier encore plus étroitement qu’auparavant les Etats-Unis et l’Europe capitaliste.

  1. La deuxième évolution institutionnelle particulièrement importante au sein de l’impérialisme fut, me semble-t-il, la création en 2000, sous le nom d’Union européenne, d’une configuration européenne et capitaliste renforcée relativement aux traités antérieurs de Marché commun, conclus en 1956. Elle a fait suite à la disparition de l’URSS en 1991 et elle est complémentaire du renforcement du rôle mondial des États-Unis au sein de l’ensemble impérialiste. Anticipant que la disparition du socialisme de type soviétique allait donner plus de force au grand Capital nord-américain, les fractions du Capital monopoliste d’Europe se sont entendues, avec des motivations diverses mais convergentes, pour franchir un nouveau seuil d’intégration, de façon à rationaliser et à consolider leur propre capacité d’action. Elles ont cherché à construire un ensemble économique ayant à peu la même taille que les États-Unis. Les social-démocraties d’Europe, qui ont vu dans ces initiatives la possibilité de prolonger leur existence tout en servant le capitalisme, leur indépassable horizon, leur ont apporté leur total soutien. Quant aux mouvements communistes ou communisants, ils ont, pour la plupart, aveuglément suivi le mouvement, sous le couvert de l’eurocommunisme.

Ce nouveau degré d’une intégration effectuée par le biais de la monnaie unique, l’euro, et d’une Banque centrale adaptée (la Banque centrale européenne, ou BCE) a visé tout d’abord la mise au pas, drastique, de tous les mouvements sociaux et de toutes les velléités revendicatives qui pouvaient exister dans chaque pays européen. Grâce à la monnaie unique, les diverses fractions du grand Capital implantées dans cette zone, ont atteint l’objectif d’imposer aux classes salariales européennes une discipline de fer. Elles les ont mises sous tension en organisant un marché du travail européen, en privatisant à marche forcée les secteurs publics, en faisant prévaloir un droit européen sur les droits nationaux, en organisant, à l’échelle européenne, l’exploitation des travailleurs. Je fais volontairement l’impasse sur tous « les détails » de cette mise au pas, en particulier l’endettement intensif des États, la libre circulation des travailleurs au sein de l’Union européenne, l’accueil de populations étrangères totalement démunies.

Le grand Capital implanté en Europe a ensuite, grâce à la monnaie unique, rationalisé la concurrence, le droit des affaires, les comptabilités et plus généralement la gestion privée et publique du Capital. C’est ainsi que fut rationalisé le mouvement de variation des taux de change par rapport au dollar US. En effet, le dollar, monnaie mondiale depuis les années 1970, évaluée à chaque instant sur les marchés monétaires, entrainait la cacophonie des variations relatives dans le grands pays européens. Le taux de change du Mark augmentait mais le taux de change du Franc baissait. Tout cela était difficile à gérer dans le contexte d’une mondialisation capitaliste accentuée. Il fallait y mettre de l’ordre. La monnaie unique européenne a aidé le grand Capital européen à gérer plus aisément le processus de sa rentabilisation en Europe, dans l’espace et dans le temps, en même temps qu’il a permis à chacune de ses fractions de « mater » sa classe ouvrière et salariale.

Enfin, la monnaie européenne peut être considérée comme ayant été le moyen imaginé par les capitaux monopolistes implantés en Europe pour faire face aux contradictions dont ils pouvaient supposer qu’elles seraient induites par la mondialisation de la monnaie américaine. La monnaie européenne a été pensée comme un instrument monétaire d’ambition plus modeste et donc de composition plus solide que le dollar US, susceptible d’amortir les chocs engendrés pour le dollar par l’excès ininterrompu et cumulatif de son émission. Cela dit, dans la pratique, l’euro est rapidement apparu comme un instrument au service de la grande bourgeoisie allemande, beaucoup plus que comme le moyen d’amortir les contradictions engendrées par la mondialisation de la monnaie américaine.

d – Le fonctionnement économique de l’impérialisme : mondialisation du capital productif, rôle nouveau du dollar US, financiarisation

Un quatrième grand changement est apparu dans les modalités de fonctionnement de l’impérialisme. À l’époque de Lénine, ce dernier fonctionnait sur le modèle allemand d’interpénétration du Capital bancaire et industriel, avec direction de l’ensemble par le Capital bancaire, dans un cadre national. Aujourd’hui, cette interpénétration est devenue plus complexe. L’impérialisme fonctionne aujourd’hui sur la base du modèle américain des marchés financiers. Le rôle mondial de la monnaie américaine est lié à cette structure financière particulière, qui ceinture le monde comme le font les volcans et qui en rythme la marche de manière ininterrompue. La finance est devenue la reine de l’économie. Essayons de comprendre cette évolution.

Entre 1945 et 1970, le dollar fut une monnaie nationale dominante, à l’image de l’économie américaine, mais non une monnaie mondiale. Cette monnaie était rattachée à l’or, comme celle de tous les autres pays. C’était la monnaie d’une nation. Toutefois, les pays développés manquaient de dollars pour s’approvisionner sur le marché des États-Unis, qui étaient alors exportateurs nets de biens et de services. La France avait besoin d’importer du soja. Oui, mais pour régler la facture, il fallait des dollars. Le gouvernement des États-Unis a fait la chose suivante, bien connue. Il a fourni des dollars aux pays européens. Ces derniers les ont utilisés pour acheter des produits américains. Le rôle international du dollar fut alors celui d’un stimulant de l’économie américaine [15]. Par la suite, « l’aide américaine », par exemple pour aider les pays capitalistes développés à mener leurs guerres coloniales, a consisté à émettre des dollars et à les leur donner, non sans contreparties politiques. Ceux-ci ont été autant de stimulants à l’économie des États-Unis et de profits pour ses groupes monopolistes.

Après 1970, le rôle de cette monnaie a changé. Elle est devenue mondiale. Partout dans le monde, elle a été promue par les rapports impérialistes comme moyen universel d’échange, d’investissement et de réserve de valeur. Ce rôle mondial a été consolidé par le fait qu’en 1971, elle est devenue monnaie de facturation du pétrole saoudien, et donc du pétrole en général, en échange d’un contrat de protection inconditionnelle accordé à la famille Saoud par les États-Unis. Si cette matière première est facturée en USD, cela signifie que quasiment tous les pays ont besoin de dollars pour se la procurer.

Mais la raison de fond pour laquelle s’est produit ce changement est que l’économie américaine avait perdu son avance de productivité, et donc de rentabilité, par rapport aux autres pays capitalistes développés. Les groupes monopolistes américains étaient de plus en plus nombreux à vouloir chercher ailleurs dans le monde des occasions d’investissements rentables. Les autorités américaines ont donc conçu de libérer encore plus qu’auparavant leur propre création monétaire et les mouvements de capitaux traversant les États-Unis, de façon à aider les grands groupes américains dans cette recherche mondiale de rentabilisation. Cela a supposé de rompre tout lien entre le dollar et l’or, car, ce lien étant rompu, le dollar était enfin libre d’être émis sans limitation, sans contrainte, au service de ces grands groupes, ainsi que de sa politique militaire. La « valeur » de cette monnaie ne serait plus définie a priori par rapport à l’or. Elle serait décidée en permanence par l’offre et la demande qui en serait faite sur les marchés monétaires. Les autres pays capitalistes développés ont accepté cette structuration nouvelle des rapports monétaires mondiaux car leurs groupes monopolistes étaient aussi en quête de nouveaux horizons.

D’une certaine manière, cette situation ressemblait à la situation des décennies précédentes. Avant 1970, comme après, les États-Unis pouvaient financer sans compter leurs dépenses militaires mondiales. Et pourtant, un important changement s’était produit : l’économie américaine était de plus en plus importatrice nette de biens et de services alors qu’elle en était exportatrice nette après 1945. Or la migration du Capital productif des grands groupes de ce pays vers d’autres sources de main-d’œuvre et vers d’autres marchés, allait encore accroître ce déficit. Ils produiraient ailleurs et moins cher ce qu’ils produisaient aux États-Unis et ensuite ils exporteraient leurs productions, au moins en partie, vers leur pays d’origine.

Cela signifiait que la masse de dollars émise pour accompagner la mondialisation du capital productif américain ou bien fonctionnerait en dehors des États-Unis comme monnaie d’autres pays (c’est ce qu’on a appelé la dollarisation des économies concernées) ou bien que les entreprises bénéficiaires de ces dollars s’adresseraient aux États-Unis pour vendre des marchandises, et par conséquent gagner des dollars, mais sans que les dollars ainsi gagnés permettent d’acheter quoi que ce soit à l’économie américaine, de plus en plus débitrice, de plus en plus démunie de productions. Je force le trait en disant cela car les États-Unis conservent encore une production industrielle même si elle a fortement diminué. Il reste que ce qui avait été pénurie de dollars, après 1945, notamment pour le reste du monde, tendait à devenir excédent permanent et croissant de dollars autour des années 1970.

Tout se passait donc désormais comme si la Banque centrale des Etats-Unis était devenue la Banque centrale du monde, et qu’elle émettait de la monnaie sans discontinuer. Mais avec cette particularité que la Banque centrale des Etats-Unis n’est pas la Banque centrale du monde. Elle n’a pas de pouvoir légal sur le monde.

Ce que l’on peut conclure de ces observations, par conséquent, est que la mondialisation capitaliste propre à l’impérialisme contemporain a certes entraîné la monétarisation du monde par la composante la plus puissante de ce système, les États-Unis. Ce pays a fourni des capitaux à tous les groupes monopolistes du monde. Mais, d’une part, les autres pays (capitalistes indépendants et socialistes) ont gardé le pouvoir de refuser cette monétarisation, et d’autre part, ce processus était le fait d’une économie certes la plus puissante du monde, mais aussi la plus vulnérable du monde. Cette nouvelle forme, mondialisée, de monétarisation des rapports économiques à l’aide du dollar US, a donc accru les contradictions, entre les États-Unis et les autres pays comme il les a accrues au sein même des États-Unis.

C’est pourquoi, d’une part intégrant le fait que l’économie de leur pays était désormais durablement importatrice, alimentant le reste du monde en dollars US pour régler sa dette vis à vis de l’extérieur et créant ainsi un excédent croissant de dollars, mais d’autre part cherchant à conforter sa domination sur le monde, et à faire que ce circuit soit stabilisé malgré les contradictions le traversant, la grande bourgeoisie nord-américaine a imaginé de neutraliser cet excédent en le rachetant contre des bons du Trésor américain et en le rémunérant, à l’aide dollars cela va de soi. Les autres pays capitalistes développés ont accepté cette nouvelle structure car leurs propres groupes monopolistes pouvaient en tirer avantage. Mais les contradictions économiques et les tensions politiques entre l’impérialisme et les pays tendant à refuser cette structure monétaire, impropre à assurer leur développement de manière indépendante (Russie, Iran, par exemple, pays socialistes), se sont progressivement accrues. On peut penser que « le motif monétaire » fut l’une des raisons de la guerre menée par les impérialistes, États-Unis en tête, contre l’Irak et la Libye et de leur écrasement. Ces producteurs de pétrole agissaient pour que leur pétrole soit désormais facturé autrement qu’en dollars, ou tenaient sur ce point des propos indécents. 

La financiarisation du Capital peut être considérée comme la conséquence nécessaire de la mondialisation productive du Capital. En effet, au niveau mondial, il n’existe pas d’État, pas de législation mondiale. Il n’existe pas d’autre règle unificatrice de ce déploiement décentralisé qu’est le Capital, que la monnaie et la finance, la valeur, au sens le plus abstrait du terme, et leur régulation par des marchés. Lorsque l’impérialisme était composé de nations, la gestion mondiale du Capital était, en partie, le résultat de l’intervention des États nationaux. Lorsque l’impérialisme tend à devenir mondial, la gestion mondiale du Capital tend à être accomplie par l’intermédiaire des marchés financiers (monétaire inclus) nécessaires à cet accomplissement. Les Nations tendent à être supprimées et à laisser la place à des États, qui utilisent tant bien que mal les structures monétaires et financières léguées par les Nations pour colmater les brèches que l’anarchie, quasiment inévitable, de la mondialisation financière ouvre dans les processus de rentabilisation des différents capitaux.

Il s’est donc passé, avec la mondialisation productive capitaliste, que la gestion mondiale du Capital a tendu à devenir financière. En retour, la mise en place de cette nouvelle forme nécessaire de gestion du Capital, lorsqu’elle est effectuée à l’échelle mondiale, a modifié, non pas la nature, l‘essence du Capital, mais les modalités dominantes de son fonctionnement. La financiarisation de la gestion mondiale du Capital a entraîné que la forme la plus rentable du Capital devienne la finance. Elle a entraîné la financiarisation de toutes les formes de fonctionnement du Capital. Les dollars ont été évalués en permanence sur des marchés financiers. Mais le rôle nouveau des marchés a eu pour effet que les marchés eux-mêmes sont devenus des lieux de rentabilité. Dans ce contexte, les entreprises sont devenues des marchandises financières courantes, que l’on achète et que l’on vend pour la rentabilité immédiate que l’on peut en tirer. Finalement, ces mêmes entreprises, devenues des marchandises potentielles permanentes, fonctionnent au plan réel, en tant que lieux de production de marchandises réelles, mais sous la contrainte de la gestion marchande et financière, qui surplombe tout le Capital.

La finance, et son fonctionnement marchand généralisé, qui furent d’abord la conséquence nécessaire du fonctionnement mondialisé du Capital, un moyen de ce fonctionnement en quelque sorte, en sont devenus la fin. La France doit se sortir de ce guêpier sans attendre. Le gouvernement de la France ne peut pas se faire à la Corbeille. Ce renversement, puisqu’il consiste à sortir de l’impérialisme et non pas seulement à faire une place à part à l’impérialisme français au sein du système impérialiste global, cela s’appelle le socialisme. Ce n’est pas une révolte, c’est une révolution, mise en œuvre pour servir les intérêts du peuple, ce qui requiert l’indépendance de la nation. 

e – Les mouvements de population

Mais nous n’en sommes pas encore là. L’impérialisme est encore le système dominant du monde. Il s’en suit la tendance accélérée à la mondialisation capitaliste des forces de travail. C’est le cinquième changement quantitativement important de l’impérialisme depuis Lénine.

En 2021, par exemple, le nombre des Français vivant et travaillant dans un pays étranger aurait été d’environ 2 millions de personnes, et peut-être bien de 2,5 millions (ministère des Affaires étrangères). La moitié (49 %) de cette population aurait un âge compris entre 25 et 60 ans, et 35 % aurait moins de 25 ans. Il s’agirait donc d’une expatriation vraisemblablement salariale et familiale en même temps que celle de jeunes gens, célibataires, en quête de nouveautés et de formations.

Cette expatriation française est principalement européenne (48 %, soit environ 1 million), puis nord-américaine (20 %, soit environ 400 000 personnes), ce qui confirme que la globalisation capitaliste se fait d’abord « entre amis » et ensuite dans les pays de « la frontière ».

En 2017, la population française vivant en Chine avait été estimée, par le consulat de Shanghai, à 64 000 personnes (Le Figaro, 31/03/2017), ce qui représente environ 0,2 % de la population active française, c’est-à-dire très peu. Le processus de globalisation capitaliste a donc commencé là où existent des productions et des marchés. On peut penser, cependant que, toutes choses égales par ailleurs, le processus se développera dans les pays en développement qui eux-mêmes développeront leur économie.

Cela dit, dans cette époque de mondialisation dont l’impérialisme structure les traits, on observe également d’importants mouvements contraires de populations démunies, venant des pays sous-développés et cherchant à prendre place dans les pays développés.

Ces mouvements de population ont pour origine l’absence de développement qu’engendre l’impérialisme, ainsi que les destructions pures et simples de villes, d’infrastructures, de régions entières du Moyen-Orient et de la Méditerranée, liées aux politiques impérialistes.

Voici le rappel cursif des guerres menées, dans cette zone riche en pétrole, par les États-Unis et l’OTAN, avec, notamment, une contribution active des gouvernements français. La destruction de la Yougoslavie, pays socialiste du Sud européen, fut achevée en 1999, pour éliminer définitivement toute trace de socialisme sur le sol européen. En 1993, les États-Unis font exploser la Somalie. En 2003, ils engagent ce qu’on appelle « la deuxième guerre d’Irak » et rayent ce pays de la carte des puissances régionales. En 2011, c’est la Libye qui est touchée et, elle aussi, détruite. La destruction du Yémen commence autour de ces années. La Syrie est attaquée en 2014. Seul dans le lot, ce pays résiste en raison de l’union de sa population contre les agressions impérialistes. Mais son économie, sous-développée, est fortement endommagée. Il ne faut pas oublier la population palestinienne dans cette énumération désastreuse.

Toutes ces destructions engendrent des réfugiés, totalement démunis et qui ne savent où aller. Ces populations, qui sont parquées dans des « camps humanitaires », affrontent les pires épreuves pour se rendre en Europe, où, pour des raisons simples à comprendre de concurrence sur un marché du travail défaillant et de concurrence dans l’attribution d’un welfare, lui-même de plus en plus réduit, elles rencontrent l’hostilité des populations locales.

On fera remarquer à juste titre que ce phénomène n’est pas vraiment nouveau. Cela dit, le contexte dans lequel il se déroule a profondément changé. Au 19ème siècle, les pauvres et les crève-la-faim de l’Europe ont contribué à l’expansion du capitalisme en peuplant des territoires de l’Amérique du Nord et de l’Océan pacifique, dont les populations indigènes furent majoritairement détruites ou parquées dans des réserves.

Au cours des années 1940, quand elles n’ont pas été physiquement exterminées, les populations d’Europe continentale à dominante confessionnelle juive, furent, de la France à la Pologne, chassées de leurs pays. Ce fut la conséquence directe de la politique d’antagonisme absolu avec l’URSS, et le choix qui s’en suivit, de la part de la quasi totalité des bourgeoisies monopolistes françaises et britanniques, de soutien total au nazisme hitlérien.

Aujourd’hui, ce sont les populations de la Méditerranée et du Moyen-Orient, à dominante confessionnelle musulmane, qui sont tuées ou chassées de leurs lieux de vie. De plus, aux migrations venues du Moyen-Orient et du pourtour méditerranéen s’ajoutent celles de l’Afrique, ravagée par les puissances impérialistes, dont la France. Ces puissances sont des faiseuses de guerres, de coups d’État, de spoliation des richesses naturelles et finalement de sous-développement. Quant aux États-Unis, ils subissent, au plan des migrations de population, le contrecoup de leur politique de pillage et de stérilisation de l’Amérique hispanophone et antillaise.

Il y a donc répétition des phénomènes, avec d’autres causes. Les populations ont augmenté en nombre, et à la pression de la misère s’est ajoutée la destruction par la guerre de pays, de leur État et de leurs infrastructures. Mais à la différence des siècles précédents, elles n’ont, en attendant qu’on les envoie peupler la lune, d’autres lieux où se rendre que les pays développés. Or la misère tend elle aussi à gagner durablement les pays capitalistes développés. Il en résulte les affrontements que nous connaissons.

Comme on peut l’observer en Europe et en Amérique du Nord, le paradoxe de ces affrontements est que les bourgeoisies dirigeantes, dont les politiques en sont pourtant la cause, savent se dédouaner de leurs responsabilités en la matière. Elles savent, avec l’aide, plus ou moins complice et en tout cas convergente, de mouvements xénophobes voire racistes, les utiliser pour consolider leur propre pouvoir et leur capacité d’exploitation des travailleurs, de tous les travailleurs.

En réalité, ces mouvements de population ne cesseront que lorsque l’impérialisme aura été contraint à se soumettre et à se démettre. Ils ne cesseront que lorsque les pays aujourd’hui sous-développés et dominés pourront utiliser leurs ressources pour eux-mêmes, lorsqu’ils pourront les échanger à un prix raisonnable pour se développer librement, dans un contexte de paix. Comme l’écrit Francis Arzalier dans sa brochure déjà citée sur l’analyse de l’impérialisme : « La société Areva exploite au Niger le minerai d’uranium nécessaire aux centrales nucléaires de France, alors que la majorité des citoyens nigériens n’ont pas l’électricité » (p. 2).

Le contrôle des mouvements de population est certainement un slogan de court terme, dont on peut comprendre la rationalité, mais dont il faut aussi percevoir les limites rapidement atteintes. À moyen et long terme, les nations et les peuples du monde ne reprendront le contrôle national de leur démographie que lorsque le développement économique sera devenu une réalité pratique générale, et que la paix l’aura emporté.

3-f – Les forces productives matérielles

Le dernier trait important qui, selon moi, différencie l’impérialisme contemporain de celui de la fin du 19ème siècle est le contexte technologique et scientifique dans lequel il se déroule et qu’il contribue à développer partiellement et dans une certaine direction. L’impérialisme de Lénine fut celui, dans un cadre national, du travail industriel, de la machine-outil industrielle, des usines et des banques, ainsi que de l’électricité d’origine thermique et hydraulique.

L’impérialisme contemporain est celui dans lequel, dans un cadre mondial, tous les travaux, qu’ils soient de production matérielle ou de service, tendent à prendre la même forme. C’est celui de l’ordinateur, de la science comme force productive directe, de l’électricité d’origine nucléaire, consommatrice d’uranium, des marchés financiers généralisés. Pour des raisons que je ne vais pas reprendre ici, Ivan Lavallée et Jean Nigoul ont appelé « Cyber-révolution » ce nouveau contexte de forces productives [16]. Quel est le rapport entre le capitalisme en son stade impérialiste actuel, financier mondialisé, et les forces productives actuelles ? Le Capital monopoliste, c’est-à-dire l’impérialisme, creuse-t-il sa tombe en s’en emparant et en les développant ?

Ce rapport, à mon avis, n’est pas simple à décrire et à interpréter. Certes, il est contradictoire, comme le marxisme le plus classique permet de le comprendre. La révolution technique et scientifique en cours socialise la production à une échelle jusqu’alors inégalée alors que les rapports fondamentaux dominants demeurent privés et plus précisément capitalistes. Mais la contradiction que je viens d’énoncer, est très abstraite. Concrètement cette contradiction semble porter en elle sa propre contradiction. Tout se passe comme si l’impérialisme, dans sa configuration actuelle, était en mesure de maîtriser les contradictions engendrées par la technique dont il est le moteur. Est-ce exact ? Je vais m’efforcer, à très grands traits, de démêler cet écheveau et d’en simplifier la compréhension.

  1. Le premier point de mon raisonnement consiste à observer que l’impérialisme contemporain développe les forces productives matérielles et en tire avantage. Cela paraît clair. Voici cinq éléments constitutifs de cet avantage pour le grand Capital. 1) Les technologies modernes permettent de gérer les complexités spatiales et temporelles dans lesquelles fonctionne le grand Capital. Par le terme de complexité temporelle, j’entends tout ce qui a trait au processus de mise en valeur dans le temps. La mondialisation capitaliste ne se déploierait pas pour le plus grand bien du Capital monopoliste si, en même temps, n’étaient pas développés les moyens techniques et scientifiques utilisables par chaque unité de capital pour maîtriser et rentabiliser ses productions et leur financement. 2) Les technologies de l’information et de la communication ne sont pas seulement indispensables à la gestion de ces ensembles très complexes, dans l’espace et dans le temps, que sont devenus les capitaux monopolistes. Ce sont aussi des instruments d’accroissement de l’exploitation du travail. Je ne développe pas cet aspect qui a été maintes fois souligné. 3) Un troisième élément du bénéfice qu’elles peuvent tirer de la révolution en cours est la réduction de certains des faux frais que leur existence engendre. Selon le point de vue des capitalistes, la fonction publique et les fonctionnaires, dont les prestations peuvent difficilement donner lieu à profit, sont des « budgétivores ». Les nouvelles technologies permettent d’en réduire le nombre et d’en accroître sur certains points l’efficacité. 4) Les nouvelles technologies, dont la puissance est en développement permanent, fournissent aux classes dirigeantes monopolistes de formidables instruments pour un contrôle social extrêmement pointu. Celui-ci est exercé tant à l’égard des agents du marché, à l’égard de ceux qu’elles considèrent comme des ennemis, États ou individus, qu’à l’égard de leurs amis. Il faut saluer ici (je pense notamment à Julien Assange et à Edouard Snowden) celles et ceux qui mettent au grand jour, au risque de leur vie, ces formidables machines d’espionnage mises en place par les bureaucraties monopolistes, non pas pour traquer les criminels mais pour éliminer les opposants au grand Capital et pour, de ce dernier, justifier les forfaits. 5) Enfin, ces nouvelles technologies sont importantes pour développer, tester et mettre au point des armes et des moyens sophistiqués de destruction massive.

    Au total, ma première conclusion est que les forces productives modernes sont favorables au grand Capital, qui les développe. En quoi ce développement entre-t-il, si l’on en croit Marx et Engels, en contradiction avec l’essence privée des rapports capitalistes de production ?

  2. Il est clair que les nouvelles technologies mettent les rapports privés capitalistes à rude épreuve. En effet, l’échelle à laquelle les nouvelles technologies permettent d’agir est extrêmement grande. Les fonctions d’offre qui les caractérisent sont des fonctions à coûts fixes, dans lesquelles les coûts variables sont relativement minimes. Par conséquent, plus l’unité de capital produit de biens et de services marchands et plus la valeur unitaire des produits réalisés diminue. Mais il faut vendre et rentabiliser.

    Or comme chaque unité monopoliste est dans la même situation, il en résulte que les marchés peuvent être rapidement inondés de produits, en provenance de toutes les unités, et saturés. La concurrence est féroce. La lutte pour la concentration du Capital, qui est la forme ordinaire du fonctionnement capitaliste industriel depuis son origine, est désormais amplifiée avec les nouvelles technologies. Est-ce à dire que le système monopoliste est dans l’impossibilité de surmonter la contradiction induite au niveau de la vente et de la rentabilisation du Capital, par la puissance même de ses forces productives matérielles ?

    L’élimination de toute forme publique d’activité et la densification de la production comme production privée capitaliste dans chaque pays ou territoire, d’une part, la mondialisation généralisée des horizons productifs et de rentabilisation, d’autre part, furent les premières manières de surmonter la contradiction issue du développement de ses forces productives. Les dirigeants du grand Capital ont compris qu’il leur faudrait désormais agir à titre principal dans un univers débarrassé de ses entreprises publiques, d’une part, et dans le monde entier, d’autre part. Ils ont compris qu’œuvrer à titre principal dans le cadre national, trop étroit, plein de syndicalistes et parsemé de services publics qu’ils trouvent insolents, cela relevait du passé. L’internationalisation du Capital de marchandises n’était plus suffisante. Il fallait désormais, tout en privatisant « à mort », mondialiser le Capital productif et non plus seulement internationaliser le Capital-marchandise. Il revenait alors à chaque unité monopoliste de s’adresser à la demande mondiale de ses produits et non de chercher à en satisfaire la demande nationale. La réalité du marché national, de la production et de la consommation nationales, disparaissaient, leurs concepts devenaient « obsolètes ».

    On observe alors, par l’intermédiaire de la mesure du taux de profit mondial, avec les aléas accompagnant ce genre de mesure qu’il ne faut cependant pas négliger, que, approximativement pendant les années 1980-2000, le taux de profit moyen mondialement calculé a augmenté. Le graphique ci-après ne concerne que les pays du G7 (Rate of Profit, %). L’article dont il est extrait contient les profils calculés pour d’autres périmètres. Leurs résultats sont à peu près identiques [17].

    Si l’on considère que la décennie 1980 fut celle de la reconversion économique de l’impérialisme et de l’arrêt de la chute antérieurement observée sur une quinzaine d’années, on peut donc conclure que les solutions élaborées pendant les années 1970 et mises en œuvre par le Capital monopoliste à partir de 1980, ont eu les effets recherchés pendant 10 à 15 ans. Cette conclusion paraît d’autant plus vraisemblable qu’en 1991, les impérialistes ont détruit le socialisme de type soviétique, ce qu’ils recherchaient depuis 1917, et que l’Union européenne prenait forme. Il leur a donc fallu environ 70 ans pour atteindre leur objectif relativement à l’URSS et ils l’ont atteint. Quant à l’Europe du grand Capital, il leur a fallu environ 50 ans pour la construire et ils y sont parvenus. À cette époque, en 2000, ils estimaient que la Chine n’était pas loin de tomber dans leur escarcelle et que, par conséquent, tout allait pour le mieux.

    Le taux de profit moyen d’après 1980 est inférieur à celui de l’âge d’or. Je crois cependant que ce qui est le plus important, pour le système capitaliste est le mouvement, la tendance, et non le niveau. Ce que l’on observe, après 2000 est la reprise de la tendance à la baisse de la rentabilité. L’impérialisme aurait-il mangé son pain blanc ? Entrerait-il à nouveau dans la phase de ses rendements décroissants ?

    1. Dans les pays capitalistes développés, on assiste au déploiement ininterrompu de la contradiction entre la puissance des forces productives modernes et l’essence privée des rapports sociaux de production et de consommation. On ne saurait cependant faire reposer le raisonnement sur les seuls facteurs économiques et notamment sur l’évolution du taux moyen de profit, a fortiori sur une très courte période. Les facteurs politiques doivent être examinés. Ce sont eux qui sont déterminants en dernière instance.

      Ce que l’on observe à ce niveau sont les faits suivants. Chaque fragment « national » du Capital monopoliste global arrive, pour l’instant, à contenir et à contrôler l’antagonisme qu’il engendre avec les populations de son propre territoire d’origine respectif. Mais ces différents fragments assurent de moins en moins le contrôle des effets de cet antagonisme au plan mondial. Voici comment je comprends cette différence.

    Au plan national et de ce qu’il en reste, les grandes bourgeoisies des différents pays capitalistes ont, jusqu’à ce jour, réussi à contenir « leurs peuples » malgré les réductions salariales et de services auxquels ils sont soumis. En effet, faire disparaître les nations a pour conséquence de faire disparaître la réalité de ce que recouvre le concept de peuple. Celui-ci est dissous dans la mondialisation capitaliste et tend à devenir, sur place puisqu’il ne peut en bouger, un conglomérat d’individus qu’il faut rendre inerte. À son égard, la grande bourgeoisie agit désormais comme si l’État n’avaient plus d’obligation, par exemple d’éducation, de santé, de sécurité, de plein-emploi. L’État social, pour reprendre le concept général avancé par Habermas, mais aussi les services publics, qui sont une réalité plutôt française, sont abandonnés. 

    Cela dit, ces pouvoirs ont besoin de l’État pour négocier dans le monde la place de la grande bourgeoisie dont ils sont les officiers et pour les soutenir militairement. Par ailleurs, si l’État social disparaît, un État monopoliste financier fait son apparition et le remplace. Le face à face avec « le peuple » découlant de ces transformations nécessaires pour le grand Capital peut être tumultueux, puisque le Pouvoir monopoliste doit faire accepter aux membres du conglomérat succédant au Peuple d’être à la fois de plus en plus dépouillés et de plus en plus reconnaissants. C’est une gageure.

    Il faut donc, pour les agents de ce grand Capital, tout à la fois terroriser les peuples désormais atomisée, les tromper, les décourager, les individualiser, en neutraliser la vigueur éventuellement contestataire, les désinformer, les persuader clandestinement, en orienter les idées politiques de manière infiniment plus intense qu’auparavant. Il leur faut surtout les diviser et les rendre aveugle dans le cadre de la démocratie bourgeoisie, qui, comme chacun peut l’apprendre à l’école, garantit que le bonheur réside dans la coexistence pacifique des renards et des poules, cela sous la stricte surveillance des renards, qui gouvernent.

    Pour le général de Gaulle, les Français étaient des veaux. Compte tenu de leur passé agricole, cette population se définit toujours par rapport à la ferme. Mais ses membres ont changé d’apparence et sont descendus de plusieurs crans dans l’échelle de l’insignifiance. Ils sont devenus des gallinacés, certes de toutes les couleurs mais de peu de cervelle. Les grandes bourgeoisies ont appris à agir de la sorte. C’est aux États-Unis que cet art est devenu une science. Pour l’instant cette science est pratiquée par elles avec succès. De manière parallèle et sans le dire, mais on peut l’observer, elles préparent le terrain de formes beaucoup plus autoritaires et musclées de pouvoir. Le fascisme et le nazisme ne les effraie pas, car les chefs et les bandes qui structurent ces régimes sont leurs alliés naturels, aujourd’hui déjà, mais bien moins que demain si nous laissons faire.

    1. Il n’en est pas de même au plan mondial. À ce niveau, le bât blesse. Un certain nombre de pays refusent d’avoir à suivre les injonctions du Capital monopoliste et de soumettre leur développement à ses exigences de fonctionnement et de rentabilité, car cela signifierait de ne pas se développer du tout. Par exemple, lorsque les dirigeants et le peuple du Soudan souhaitent établir des relations économiques et politiques avec la Chine, pays socialiste, pour leurs propres besoins, cela est refusé par le gouvernement des États-Unis, qui, en tant que leader de l’impérialisme, assure le contrôle strict de ces relations et, s’il le peut, les interdit sous peine de sanctions, ou fomente des coups d’État. D’autres comme le Vénézuela ou la Bolivie, cherchent à utiliser leurs ressources pour leur propre compte et non en fonction des stratégies de tels ou tels grands groupes capitalistes. D’autres encore, comme la Russie, sont de plus en plus réticents à utiliser le dollar US comme monnaie de leur propre pays. La dollarisation soumet les économies qui s’y prêtent à la politique monétaire des États-Unis et à ses décisions relatives aux taux de l’intérêt, aux niveaux des prix et de productivité de ce pays, aux brusques revirements dans les stratégies de rentabilité des groupes implantés dans ces pays.

      Et puis il y a les pays socialistes, dont la population est plus importante que celle des pays capitalistes et dont les niveaux d’éducation, de capacité scientifique et sanitaire, de production industrielle, de capacité militaire, de cohérence sociale, tendent, au moins pour ce qui concerne la Chine, à rejoindre ceux atteints dans les pays capitalistes développés. Ces pays sont, c’est l’évidence, le lieu principal du refus de se soumettre à l’Impérialisme. La lutte idéologique fait donc rage à leur propos et se concentre sur la Chine sans oublier les autres. C’est ainsi que Cuba est, depuis 60 ans, soumis à un blocus immonde de la part de la grande bourgeoisie américaine. Mais la Chine est vraiment « une horreur », selon les propos de ces criminels impérialistes. Ce pays serait une dictature génocidaire. Il ne serait socialiste que de nom et le capitalisme en serait la dominante. Et puis, exportant des capitaux vers l’Afrique et y achetant des terrains, cela signifierait que la Chine est, elle aussi, un pays impérialiste. Mais le gouvernement de la Chine n’est pas prêt à se laisser faire. Lors qu’un récent entretien entre les présidents des États-Unis et de la Chine, le président Xi Jinping a clairement déclaré à son homologue américain, le président Biden, que d’une part, la Chine n’était animée d’aucune ambition nationaliste et que son gouvernement recherchait uniquement le bien du peuple chinois ainsi qu’une cordiale entente avec l’Amérique comme avec tous les pays du monde. Mais il a également, avec la sobre fermeté qui convenait, fait comprendre à son interlocuteur que Taïwan faisait partie intégrante de la Chine et que toute attaque menée contre le territoire chinois aurait sa riposte. Pour la première fois de son existence, la grande bourgeoisie des États-Unis est en train de comprendre qu’une guerre menée contre la Chine ne serait pas à l’image de toutes les guerres précédentes, et qu’elle aurait d’amples conséquences pour elle-même et sur son propre territoire. Quant aux pays d’Afrique et à leurs peuples, ils peuvent réfléchir au fait que le gouvernement de la Chine leur a envoyé des doses de vaccin contre le Covid-19 et continue de le faire, l’objectif étant de fournir à la population de ce continent, misérable et surexploitée par tous les capitaux monopolistes du monde, un milliard de vaccins. 

    Et puis il y a les pays sous-développés dans lesquels les pays impérialistes intervenaient militairement jusqu’alors impunément. Ce rapport des forces est en train de changer. L’intervention des États-Unis en Afghanistan s’est soldée en 2021, après 20 ans d’occupation militaire, par une cuisante défaite pour le leader de l’impérialisme, et donc aussi pour la grande bourgeoise française, qui avait cru opportun de le rejoindre. La France, de la présidence de Valéry Giscard d’Estaing à celle d’Emmanuel Macron (47 ans), est intervenue militairement plus de 60 fois dans 26 pays d’Afrique [18]. L’impérialisme français est de moins en moins capable d’imposer ses solutions. Ses interventions militaires, qui sont la forme dominante de sa diplomatie africaine, sont de plus en plus clairement des échecs. 

    Il existe enfin une autre manifestation des limites structurelles de la mondialisation capitaliste. Elle tient à l’absence d’État mondial. Le capitalisme industriel, au fur et à mesure de son développement, a montré qu’il avait besoin non seulement d’un État gendarme mais il a besoin d’un État régulateur, qui en encadre et parfois en redresse les débordements économiques. Le Capital est une forme décentralisée et donc une forme anarchisante, sans retenue de fonctionnement, de l’économie. Lorsque cette forme est mise en œuvre par de très grosses unités, les déséquilibres et les crises qui en résultent sont d’autant plus importantes.

    Comme il n’existe pas d’État mondial, ce sont les marchés financiers qui ont la charge de réguler l’ensemble. Ces marchés, conçus comme des moyens de la régulation générale, sont devenus, comme je l’ai déjà mentionné, des fins de la valorisation du Capital. Tout se passe comme si le Capital fonctionnait en double, de manière désormais régulière. D’un côté, il se valorise par l’exploitation du travail. De l’autre, il se valorise par l’achat et la vente de titres et de monnaies sur des marchés spécialisés.

    Cette modalité de régulation de la mondialisation capitaliste contemporaine est tout simplement catastrophique, cela a été maintes fois souligné. C’est une régulation aveugle et déséquilibrante. Finalisée par le court-terme et la rentabilité immédiate, elle est inapte à tenir compte du moyen-long terme, à mettre par exemple en œuvre la politique de production et de consommation d’énergie dont l’ensemble des pays auront besoin dans la perspective de leur développement. 

    Au total, il me semble que l’impérialisme, en se déployant mondialement et en utilisant les nouvelles technologies dans ce but, accroît considérablement les contradictions politiques auxquelles il est confronté. 

    4 – Éléments de conclusion

    En reprenant la définition de l’impérialisme donnée au début de ce texte et en la dynamisant à l’aide des changements qui viennent d’être indiqués, on dira que l’impérialisme est toujours le système de domination que les monopoles ont mis en place dès la fin du 19ème siècle pour s’accaparer la richesse économique, mais que ce système a évolué et qu’il est aujourd’hui en crise. J’ai déjà indiqué la dimension politique de sa crise. Je vais, dans ma conclusion, compléter mon analyse en suggérant que sa crise structurelle est également d’ordre économique.

    Mais reprenons les choses dans l’ordre. Bien que toujours dominant, il s’est considérablement affaibli et revêt, beaucoup plus qu’il y a un siècle, les habits de la guerre économique et de la guerre idéologique. Il ne domine plus le monde comme il le faisait à la belle époque de Rudyard Kipling et d’Allan Quatermain. Les pays en développement, qui sont la majorité de la population de la planète, veulent se développer sans avoir à payer aux monopoles capitalistes et à leurs armées les lourds tributs qu’ils exigent. Le socialisme prend de la force et propose le développement au monde entier. Il prend donc le contrepied de l’impérialisme dont la seule proposition est celle de la destruction, en même temps que de la prédation stérilisante et meurtrière. Les bourgeoisies monopolistes, sous conduite nord-américaine, prétendent libérer le monde et lui apporter le pain, la paix et la liberté. En réalité, elles ne lui apportent que la servitude, la destruction et la guerre.

    Il ne dépend pas seulement de nous, Français, que ce temps soit révolu. Mais cela dépend aussi de nous. Et nous avons intérêt à le faire.

    1. Si nous luttons pour le socialisme, nous deviendrons immédiatement des cibles de l’impérialisme mondial. Nous aurions tort de croire que l’impérialisme, en France, c’est uniquement le néo-colonialisme dans lequel notre pays est impliqué. L’impérialisme, c’est l’ensemble des forces impérialistes avec à leur tête, celles de l’impérialisme nord-américain. Nous ne pourrons donc lutter pour le socialisme en France qu’en luttant à la fois contre l’impérialisme en général et contre l’impérialisme français. Nous aurons vraisemblablement aussi à faire avec les grandes bourgeoisies européennes puisque l’Union européenne est un maillon de l’impérialisme mondial actuel. Au passage, nous nous permettons de dire aux intellectuels progressistes africains qu’ils ou elles n’ont rien à attendre de l’Union européenne pour leurs peuples, car cette Union est aux mains du Capital monopoliste. Ce dernier ne fera pas mieux en Europe qu’il ne fait en France.
    2. Les Français devraient, dans leur grande majorité, prendre place dans la lutte contre l’impérialisme. Car la grande bourgeoisie ainsi que son gouvernement et ses soutiens socio-démocrates ont une action impérialiste « française » en Afrique, en Méditerranée, au Moyen-Orient, dans l’Océan Pacifique. Lutter contre l’impérialisme suppose de lutter contre sa composante française. Cela revient à choisir pour les peuples concernés le développement contre la prédation et la guerre, l’indépendance contre la servitude. Les populations de ces pays doivent pouvoir vivre en paix et commercer avec la France au lieu d’être dépouillées de leurs richesses.
    3. Rompre avec le capitalisme est notre mot d’ordre. Mais en réalité, la grande rupture à opérer est celle avec le Capital monopoliste et donc avec l’impérialisme, plus encore qu’avec le capitalisme. Construire le socialisme en France suppose de rompre avec l’impérialisme mais ne suppose pas de liquider le capitalisme dans notre pays. Certes, cela suppose de liquider le Capital monopoliste. Mais des entreprises capitalistes ont leur place dans une société socialiste tant qu’elles en respectent les règles. Un pouvoir populaire qui, en France, prendrait la direction des affaires, pourraient passer avec ce genre d’entreprises un contrat de très long terme.
    4. Le Capital monopoliste aujourd’hui n’est pas seulement affaibli. Il est dans un état de crise profonde, non seulement au plan politique mais encore au plan économique. Pour illustrer ce dernier point, j’ai repris le graphiques 2 ci-dessous diffusé par Michel Husson, un collègue récemment disparu (juillet 2021) auquel je souhaite rendre hommage en le citant et en renvoyant à ses écrits [19].
    5. Ce graphique porte sur l’évolution du taux moyen de profit et de la productivité globale des facteurs. Il confirme approximativement, les conclusions présentées précédemment à partir des travaux de Michael Roberts, concernant le taux de profit dans les pays du G7, même si les intervalles ne sont pas les mêmes. Selon la Commission européenne, le taux de profit dans les 3 grandes zones du Capital monopoliste aurait augmenté en tendance entre 1982 et 2004, puis aurait eu tendance à baisser après 2004.

      Ce qui est le plus important, dans le graphique 2, n’est peut-être pas l’évolution du taux moyen de profit en elle-même, mais la divergence observable et croissante, depuis 1985, entre cette évolution et celle de la productivité des facteurs. Entre 1960 et 1985 (25 ans), tout se passe conformément à ce que l’on sait du fonctionnement économique : la rentabilité évolue de façon parallèle à cette productivité. Mais après 1985, c’est-à-dire après l’entrée dans la mondialisation capitaliste (36 ans jusqu’à aujourd’hui), ces deux courbes divergent. L’hypothèse selon laquelle la société capitaliste, après s’être convertie à la mondialisation selon sa manière, aurait atteint une période de stagnation séculaire, est de plus en plus évoquée. L’impérialisme ne serait pas seulement affaibli. Il serait entré dans une phase de crise économique structurelle, d’issue indéterminée.

      1. Voici l’interprétation que je donne personnellement de cette évolution, tout en prenant appui, en arrière fond, sur la théorie marxiste de la suraccumulation durable du Capital.

        Pour surmonter l’état de suraccumulation durable dans lequel se trouvait le Capital vers 1970, les grandes bourgeoisies ont imaginé de mondialiser le Capital productif. Mais ce faisant, elles ont été conduites à financiariser les rapports économiques (cf. supra). La conséquence paradoxale de cette évolution est que la quantité de Capital devant être mise en valeur, a en quelque sorte, été doublée. À la mise en valeur du Capital réel s’est ajoutée celle du Capital fictif. L’état initial de suraccumulation n’a donc pas été combattu par la mondialisation. Il a été amplifié.

      2. Certes, ces grandes bourgeoisies avaient imaginé que le monde serait désormais l’objet d’une nouvelle division du travail, dans laquelle « les centres capitalistes » conserveraient la suprématie du progrès technique, ainsi que de la gestion commerciale et financière des affaires, tandis que « les périphéries productives » apporteraient la plus-value nécessaire au rétablissement général de la rentabilité privée. Elles ont mis en œuvre, partout où elles le pouvaient, des politiques féroces de réduction des frais salariaux, directs et indirects.

        Mon hypothèse est que la nouvelle division du travail n’a pas obtenu les effets souhaités pour le Capital. Les conditions de sa mise en œuvre ont sans doute, contribué au rétablissement de la rentabilité monopoliste privée (cf. les évolutions des taux de profit précédemment citées), mais en maintenant l’état général de suraccumulation, voire en l’accroissant. En abaissant drastiquement les masses salariales et certaines dépenses publiques, le système capitaliste a finalement réduit les débouchés des entreprises. La détérioration des possibilités de réalisation du produit ainsi que des anticipations relatives à la demande sont des facteurs défavorables au développement du progrès technique.

        Mais d’autres éléments doivent être pris en compte. C’est ainsi que la mondialisation productive de leur industrie par la plupart des pays capitalistes développés a vraisemblablement eu pour effet de réduire la capacité des entreprises capitalistes à développer le progrès technique. Pour qu’il y ait progrès technique, il faut une base concrète d’observation et d’expérimentation. Cette base disparaissant, la capacité créatrice des industriels se serait évanouie. De leur côté, les nouvelles formes de gestion des entreprises, visant à faire de ces dernières des lieux de contrat plus que des lieux centrés sur des produits, a pu avoir un effet comparable. La sous-traitance augmente le profit et son taux mais porte atteinte au progrès technique. Comment une entreprise de sous-traitance, pressurée par un donneur d’ordre, pourrait-elle investir dans la recherche les sommes suffisantes ? Il en est de même avec la mondialisation des laboratoires de recherche. Celle-ci peut bien avoir pour conséquence d’augmenter le profit individualisé des firmes en rassemblant des chercheurs « moins chers ». Mais si les grandes entreprises se contentent d’écrémer le monde de la recherche sans que leurs États respectifs entretiennent la formation scientifique des universités et des laboratoires, il arrive un moment où l’approvisionnement du monde en chercheurs tend à se tarir. Je note enfin que le progrès technique contemporain est une forme dans laquelle la science « devient une force productive directe », et dans laquelle, par conséquent, les hommes prennent une place active croissante. Comment le système impérialiste pourrait-il faire s’accomplir toutes les potentialités du progrès technique contemporain alors même que, par la surexploitation qu’il met en œuvre, il réduit les conditions de la formation scientifique en général et, a fortiori, d’une formation scientifique de masse ?

        Ainsi s’explique, selon moi, ce que l’on a appelé « le paradoxe de Solow » qui m’apparaît plutôt comme étant « le paradoxe de l’impérialisme en son stade actuel », un système aujourd’hui parvenu à l’âge généralisé de la prédation. Non seulement ce système continue en l’intensifiant, la prédation qu’il exerce sur les populations et les ressources des pays en développement, quand c’est politiquement et militairement possible. Mais la rentabilité qu’il retire de son propre espace développé tend elle aussi à relever de la prédation. Le temps est donc arrivé de penser à une nouvelle forme de société et de lutter pour son avènement.

[1John A. Hobson, Imperialism : A Study, Londres, 1902 ; Rudolf Hilferding, Le capital financier : une étude de la dernière phase du développement capitaliste, Vienne, 1910 ; Rosa Luxemburg, L’accumulation du capital : contribution à une explication économique de l’Impérialisme, Berlin, 1913.

[2Vladimir I. Lénine : L’impérialisme, stade suprême du capitalisme : Essai de vulgarisation, Petrograd, 1917

[3Michael Hudson, Super-impérialism : The Economic Strategy of American Empire, Pluto Press, 2014. Une troisième édition de son ouvvrage vient de sortir en 2021. Le site Histoire et Société a diffusé courant novembre 2021 un entretien entre cet auteur et Ben Norton / Max Blumenthal, à propos de cette dernière édition (première édition, 1972).

[4Comme l’écrit Francis Arzalier, il faut l’analyser pour mieux le combattre. Francis Arzalier, L’impérialisme : l’analyser pour mieux le combattre, Les Brochures de l’ANC, Paris, 2020. Nous avons publié sur ce site une reproduction de cette brochure.

[5C’est l’une des faiblesses, à mon avis, des travaux du marxiste américain Michael Hudson que d’étudier l’impérialisme comme « super-impérialisme », mais sans le situer suffisamment dans l’ensemble des rapports qui l’ont historiquement produit comme tel.

[6Paul Boccara, Études sur le capitalisme monopoliste d’État, sa crise et son issue, Éditions Sociales, Paris, 1977, 3ème édition augmentée, (1ère édition : 1973).

[7Michel Aglietta, Régulation et crises du capitalisme : l’expérience des États-Unis, Calmann-Levy, Paris, 1976.

[8Jean-Claude Delaunay, Rompre avec le capitalisme, construire le socialisme, Delga, Paris, 2020.

[9Nicolaï D. Kondratieff, Les grands cycles de la conjoncture, 1972, traduction française et présentation par Louis Fontvieille, Economica, Paris (première édition en langue russe, Moscou, 1925)

[10Paul Boccara, Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital, 2013 et 2015 (deux volumes), Éditions Delga, Paris.

[11Ernest Mandell, Late Capitalism, New Left Book, Londres, 1975 (première édition en langue allemande, Berlin, 1972) ; Les ondes longues du développement capitaliste, une interprétation marxiste, Éditions Syllepses, 2014, (première édition en langue anglaise, 1980).

[12Kwame Nkrumah, Le
néo-colonialisme, dernier stade de l’impérialisme
, Présence Africaine, Paris, 1966.)].

Plus modestement, aujourd’hui, en France, le site web de « la Polex », animé par des communistes que leur ténacité honore, diffuse une importante information sur l’impérialisme en général et sur l’impérialisme français en particulier. Je mentionne, en note de bas de page, une analyse de caractère très général de l’impérialisme contemporain, effectuée par des marxistes chinois [[Cheng Enfu et Lu Baolin, « Five Characteristics of Neo-Imperialism : Building on Lenin’s Theory in the Twenty First Century », Monthly Review, 2021, vol. 73, n° 1, disponible en ligne. La traduction française de ce texte a été publiée le 22 novembre 2021 sur le site web Histoire et Société, animé par Danielle Bleitrach.

[13Francis Arzalier, Ramata Coulibaly, Bruno Drewski, Badia Benjeloun, Nils Anderson, Caroline Andréani, Pierre-Olivier Poyard, Roland Diagne, Saïd Bouamama, Impérialisme : plus aucun soldat français en Afrique, Les Brochures de l’ANC, Paris, 2020.

[14Francis Arzalier, Les Leçons de Kaboul, Association Nationale des Communistes, 25/10/2021.

[15C’est l’une des spécificités du Capitalisme monopoliste d’État nord-américain.

[16Ivan Lavalée et Jean-Paul Nigoul, Cyber-révolution, révolution scientifique et technologique et perspectives communistes, Le Temps des Cerises, Paris, 2002. Une nouvelle édition remaniée de cet ouvrage est en cours de réalisation chez le même éditeur, sous la seule responsabilité d’Ivan Lavallée, Jean-Paul Nigoul étant décédé. Ce nouveau livre aura pour titre : Cyber-révolution et révolution sociale.

[17Ces calculs ont été effectués par Michael Roberts et diffusés sur son blog, en juillet 2020, sous le titre : « Une mesure du taux de profit mondial : nouvelle approche » (document de 8 pages). Ce document a été reproduit par Alternative Révolutionnaire Communiste. Roberts distingue quatre périodes : l’âge d’or (1950-1967, 17 ans), la crise de la rentabilité (1967-1982, 15 ans), la reprise néo-libérale (1982-1997, 15 ans), la dépression longue (1997 et après). La statistique s’arrête en 2013, mais il ne semble pas que l’économie mondiale soit sortie de cette phase de dépression longue.

[18Jean-Claude Rabeherifara, « Les menées françaises au Sahel dans la continuité des interventions militaires néocoloniales en Afrique contre la liberté et la souveraineté des peuples », document collectif précédemment cité, p. 32-35.

[19Michel Husson, « Dix ans de crise… Et puis Macron », À l’encontre, 25 août 2017 ; Michel Husson, Stagnation séculaire : le capitalisme embourbé, À l’encontre, 5 juin 2015 ; le site web des articles de l’auteur : hussonet.